«
Le Miracle des Loups »,
histoire d’une restauration
La
restauration du chef d’œuvre de
Raymond Bernard
« Le Miracle des Loups »,
dans sa version intégrale muette, a pu être
réalisée grâce à la collaboration
scientifique et technique des équipes des trois
organismes associés au projet : La Cinémathèque
Gaumont, les Archives françaises du film du
CNC
et le laboratoire Centrimage (Laboratoires Neyrac
Films – Cinarchives), chargé des travaux
de restauration numérique et du tirage de la
copie teintée. Cette super-production de 1924,
que Raymond Bernard réalisa pour la Société
Française d’Edition de Romans Historiques
Filmés, fut tournée en studio et en
extérieurs au château de Pierrefond et
dans la Cité de Carcassonne.
Bénéficiant d’une très
nombreuse figuration et de décors somptueux,
le film, dans lequel Charles Dullin interpréte
le rôle de Louis XI, fut projeté en avant
première officielle le 13 novembre 1924 à
l’Opéra de Paris en présence du
président de la république de l’époque,
Gaston Doumergue.
Fresque
épique dont la lumière et la recherche
minutieuse du détail magnifient le caractère
dramatique, le film fut l’objet, en 1930, d’une
réédition dans une version sonorisée,
enrichie d’un prologue et d’un épilogue.
Les Archives Françaises du Film, chargées
de la conservation des éléments, et la
Cinémathèque Gaumont, propriétaire
des droits, ayant décidé de confier les
travaux au laboratoire de restauration de Centrimage,
ont commencé par y transférer l’ensemble
des éléments encore disponibles, en particulier
le négatif original, une copie teintée
et un contretype nitrate de l’époque, ainsi
que divers autres éléments intermédiaires
et copies issus de tirages postérieurs.
L’importance
du film justifia la décision de le restaurer
en numérique à haute résolution
et d’aboutir à la génération
d’ un nouveau négatif 35mm.
Aucune
documentation technique n’existant sur la «
vie » du film, chaque élément a
du être analysé quant à son contenu,
ses plans et sa longueur par rapport au négatif
d’origine afin d’en établir «
l’arbre généalogique » et
de tenter de constituer une filière de restauration
cohérente.
Il était, en effet, fondamental, ainsi que c’est
le cas pour toute restauration patrimoniale, de se familiariser,
avant-même le début des travaux, avec ces
différents éléments et d’
essayer d’en comprendre origines et usages lors
de la diffusion du film.
La variété de ces éléments,
dont des versions de différentes longueurs, contenant
des plans identiques mais issus de doubles ou même
tournés à plusieurs caméras comme
c’était l’usage pour assurer la sécurité,
ont rendu cette tache d’analyse particulièrement
ardue (les prises tournées par les différentes
caméras qui étaient positionnées
légèrement en angle par rapport à
la première, avaient également servi d’originaux
« bis » pour le tirage des copies de l’importante
diffusion étrangère du film).
L’expérience et l’énergie
des équipes à parfaitement joué
à cette étape du projet et il y a eu accord
sur la filière dès l’origine.
Ce
travail d’analyse a d’abord débouché
sur une décision de reconstruction du film. Le
principal souci des restaurateurs ayant été
le respect des intentions originelles de l’auteur,
le montage de la version restaurée a été
basé sur celui du négatif original, mais
complété par des séquences à
forte signification retrouvées dans diverses
copies d’exploitation de l’époque.
L’ensemble
du matériel a ensuite fait l’objet d’
une remise en état mécanique dans les
services de restauration de Centrimage mais la décomposition
naturelle du négatif original ayant eu tendance
à s’accélérer une fois extrait
des cellules de sauvegarde des films nitrate de Bois
d’Arcy, décision fut prise de réaliser,
sans délai, un interpositif de sauvegarde sur
pellicule à support polyester. Cette sauvegarde
fut tirée, par immersion, sur une tireuse à
pas variable, le négatif présentant un
retrait important.Le matériel à numériser
était donc finalement constitué d’un
véritable patchwork d’éléments
anciens et modernes, teintés et noir et blanc,
sur supports nitrate, acétate et polyester.
Ce matériel fut intégralement numérisé
en résolution 2K et par immersion par Alpha-Omega
(Munich), partenaire habituel de Centrimage pour la
restauration numérique des films (« Metropolis
»,
« Bucking Broadway », « Le crime de
M. Lange »…).
Alpha Omega apporta au transfert toute son expérience
afin d’ assurer la meilleure homogénéisation
possible du rendu des différents supports, ce
qui constituait l’un des principaux défis
de cette restauration.
Alpha Omega disposait, pour ce faire, d’une liste
de numérisation préparée par Centrimage
qui fut ensuite complétée par la longueur
des plans numérisés, leur localisation,
des imagettes représentatives ainsi que diverses
autres observations.
Cette liste fait aujourd’hui partie du matériel
de documentation remis par le laboratoire aux Archives
Françaises du Film et à la Cinémathèque
Gaumont.
Il est, en effet, fondamental que les générations
futures de restaurateurs et de conservateurs puissent
avoir accès aux données, techniques et
documentaires, de la restauration réalisée
en 2003.
Les
fichiers numériques 2K ainsi générés
ont été transmis à Centrimage pour
y être traités par une équipe placée
sous la conduite de Nikola Klein.
Le département de restauration numérique
de Centrimage a mis l’ensemble de ses moyens au
service du film, en particulier ses logiciels automatiques
de correction de poussières, de rayures, d’instabilité
et de pompage («Retouche», un logiciel propriétaire
développé en partenariat avec l’Université
de La Rochelle et « Diamant » issu d’un
projet de recherche européen). Les défauts
ponctuels les plus importants tels que des manques de
gélatine qui pouvaient atteindre 50% de l’image
ont, pour leur part, été corrigés
sur des stations graphiques interactives.
L’architecture technique se composait d’une
dizaine de PC, organisés autour d’un NAS
(Network Attached Server) et d’ un réseau
Gigabit Ethernet.
L’imageur Celco de Centrimage a permis d’enregistrer
un nouveau négatif Noir et Blanc complet du film
sur pellicule internégative polyester Kodak 2234.
Les données brutes et restaurées ont toutes
été sauvegardées sur bandes DTF2
qui seront, elles aussi, conservées avec les
éléments originaux et le négatif
« numérique » restauré.
Un autre défi du projet consistait à pouvoir
valider les résultats dans la résolution
du film sans monopoliser des stations graphiques lourdes.
Ceci a pu être réalisé grâce
à une « visionneuse » 2K reliée
au serveur de données et également développée,
dans le cadre du projet « Retouche », par
le Laboratoire d’Informatique et d’Imagerie
Industrielle de l’Université de La Rochelle
placé sous la responsabilité de Bernard
Besserer.
Les
intertitres ont demandé une attention toute particulière.
Le négatif original en était dénué,
à l’exception de quelques images manuscrites
indiquant leurs emplacements. Il fut donc décidé
de restaurer, en numérique, les titres contenus
dans les copies et, parfois, de recréer police
spécifique et cartons correspondants.
Le
délai, très court (trois mois), imparti
à l’ensemble du projet, et les découvertes
successives, dans plusieurs copies, de plans absents
du négatif original, découvertes qui se
sont poursuivies presque jusqu’au terme de l’opération,
ont obligé le département restauration
photochimique de Centrimage, dirigé par Bernard
Buseyne, à réaliser, en sus, un important
travail de montage négatif avant que ne soit
tirée, par la méthode « Desmetcolor
» (qui permet de reproduire le plus fidèlement
possible les nuances des teintages de 1924), la première
copie du film restauré.
Celle-ci
fut présentée, en avant première
le 21 juin 2003, à l’institut Lumière
de Lyon accompagnée au piano avant d’être
projetée, le 29 juin au MOMA de New York dans
le cadre du
2° festival international « To Save and Project
».
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